(Partie précédente
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1. Septembre ClaireCe n’était rien de plus qu’une petite saute d’humeur. Tout le monde se mettait en colère de temps en temps, et il fallait reconnaître que chez Alban, c’était très rare. La crise était généralement de très courte durée, et il n’y avait qu’une salve de tir. Car si l’explosion était instantanée, elle s’éteignait au moment où les premiers projectiles atteignaient leur cible. C’était comme un minuscule déraillement du train quotidien. Comme si Alban s’était momentanément écarté de sa trajectoire, et avait aussitôt ajusté son itinéraire. Claire se disait parfois que le cerveau d’Alban fonctionnait comme un GPS. Dès qu’il s’écartait des chemins tracés, elle pouvait lire dans ses yeux, ‘Calcul en cours’. Elle s’imaginait l’appel de détresse du signal satellite ; ‘veuillez faire demi-tour’.
Non, les colères d’Alban étaient peu impressionnantes. Surprenantes, parfois, mais pas impressionnantes. Quoique, surprenantes ? Non, les crises ne déroutaient personne. C’était le manque de signes avant-coureurs qui causait l’étonnement.
Oui, à la réflexion, c’était bien cela. Quand il était venu la trouver près de l’ordinateur, Alban était placide au-delà des apparences. C’était toujours comme cela, il pouvait sembler parfaitement détendu alors qu’il bouillait de l’intérieur. La pression s’accumulait, la soupape tremblait, et la seconde d’après, le coup était parti. La transition était brute, directe, et Alban lui-même ne semblait pas en comprendre l’origine. C’était comme une émeute qu’il avait enfouie, et qui refaisait surface dès qu’il avait le dos tourné. Les raisons étaient toujours futiles : un meuble déplacé, un livre corné, un morceau de chocolat fondu. Une fois la pression évacuée, Alban s’excusait. Oh, il fallait le voir, à quel point il se sentait coupable !
En réalité, plus il se sentait coupable, et mieux il traitait Claire dans les heures qui suivaient.
Conséquence logique.
Lorsque Claire avait besoin qu’Alban se montre serviable, elle n’avait qu’à provoquer une explosion.
C’est pourquoi elle n’était pas surprise qu’il se mette en colère ce soir. Bien au contraire ; elle avait intentionnellement laissé un rond de café près de la cafetière, sur la surface qu’elle le voyait nettoyer tous les matins. Elle avait fait cela en se levant, vers dix heures, après avoir vu sur le calendrier commun le nom de Lucie, attendue à 19 heures. Elle avait pris son petit déjeuner, avait imprimé l’empreinte de sa tasse, puis elle avait continué sa journée comme d’habitude. Elle avait travaillé à son projet de fin d’étude pendant une heure, ou peut-être moins. ‘Tous les jours, la première chose que tu dois faire, c’est travailler à ce projet’ lui assénait son promoteur. C’était ce qu’elle faisait. Pendant trente ou quarante minutes. Elle se sentait vaguement coupable de ne pas y consacrer plus de temps, mais après tout, elle avait encore le temps. Pourquoi se soucier des résultats maintenant ? L’échéance de son projet avait été reportée au mois de janvier. C’était la solution qui s’était imposée, puisqu’elle n’avait su le rendre à temps ni à la session de juin, ni à celle de septembre.
On pourrait dire qu’elle avait doublé sa dernière année d’études ; Claire ne le voyait pas comme cela. Elle avait voulu travailler à ce projet, réellement. Elle avait juste toujours eu d’autres choses à faire à la place.
Elle s’était interrompue vers midi, ou vers onze heures ? Elle n’avait pas regardé le temps. Elle avait fait des spaghettis à manger devant la télévision. D’un geste nonchalant, elle avait pris une assiette au hasard en haut d’une pile. On aurait pu croire qu’elle ne faisait pas d’effort, mais en réalité à cet instant précis, Claire était en train de résister à la facilité suprême : manger à même la casserole. Elle avait toujours mangé ses pâtes de cette façon, cela lui évitait de devoir utiliser une assiette propre. La plupart du temps elle n’avait même plus d’assiette propre, alors pourquoi s’embêter ? Mais aujourd’hui c’était différent. Depuis qu’elle avait emménagé chez Alban, trop de choses étaient différentes.
Ah, Claire ! Elle ne l’avait pas vu venir. En l’espace d’un ‘oui’, les temps des tabourets faits de casiers de bière avaient cessé d’exister. Finis les canapés récupérés dans les greniers et les anciens pots de moutarde transformés en verres. Derrière elle, le lino de la cuisine qui collait les lendemains de fêtes. Claire avait dit oui, et en acceptant la proposition d’Alban, elle avait sous-estimé trois postulats fondamentaux.
Le premier était qu’Alban n’était plus un étudiant. Il avait 27 ans et travaillait depuis déjà trois ans. Quand Claire parlait de rumeurs d’auditoire, Alban, lui, parlait de contrats, de procédures et de tensions entre les structures hiérarchiques. Ou alors, il parlait du nouveau catalogue Ikéa. C’était à se demander s’il avait jamais mis les pieds sur un campus.
Le deuxième était qu’il était propriétaire de cet appartement. Il l’était depuis ses 18 ans ; ses parents le lui avaient offert. En conséquence, il n’avait jamais connu la colocation. Toutes ses années d’étudiant, il les avait vécues seul, avec ses habitudes solitaires. Tout objet avait une place attribuée, et la moindre altération à leur ordre provoquait la panique.
Car la troisième chose, c’était qu’Alban était maniaque.
Le téléphone de Claire sonna. Elle roula ses yeux, comme si le coup de fil la dérangeait au moment le plus occupé de sa journée. Sûrement sa mère pour lui poser des questions sur son projet de fin d’études. Ou alors c’était Alban, pour lui parler de la liste de courses. Elle regarda le numéro qui l’appelait : c’était Lucie. Elle cessa instantanément de rouler des yeux et décrocha de sa voix la plus enjouée.
‘Allo Lucie ?’
‘Salut Claire, ça va ?’
‘Ouais la pêche, et toi ?’
‘Oh ben, ça va.’
‘Quoi de neuf ?’
‘Rien de spécial, et toi ?’
‘Ah non, rien de spécial non plus.’
Lucie n’avait généralement rien à raconter mais téléphonait quand même. Ou alors c’était Claire qui l’appelait. Le fait qu’elles devaient se voir le soir même n’était pas une raison valable pour ne pas s’appeler. Lucie téléphonait souvent pendant sa pause de midi, c’était une habitude qu’elle avait prise depuis qu’elle travaillait. Avant, elles se téléphonaient le soir. Il était déjà arrivé qu’elles s’endorment au son de leurs voix respectives. Elles se mettaient dans leur lit et se parlaient jusqu’à ce que l’une des deux ne réponde plus. Cela se passait surtout les soirs où Claire dormait sans Alban. Mais depuis qu’elle avait emménagé chez lui, cela n’arrivait plus.
‘Tu fais quoi ?’ dit Lucie.
‘Je mange, et toi ?’
‘Je mange aussi.’
‘Tu manges quoi ?’
‘Un sandwich au crabe,’ répondit Lucie. ‘Sinon, tu as bien travaillé ce matin ?’
‘Oh tu sais, ce projet, c’est toujours la même chose, ça n’avance pas.’
‘Tu as commencé à le rédiger ?’
‘Euh, mmm’ fit Claire, ‘et toi, le boulot ?’
‘Ca va.’ En baissant la voix, ‘enfin sauf qu’ici tout le monde mange seul devant son ordinateur. C’est triste.’
‘Ouais.’
‘Et Alban va bien ?’
‘Ben je m’inquiète. Oui, il m’a laissé mettre mes syllabi dans sa bibliothèque, mais il n’a pas encore commencé à les classer. Il dit qu’il me laissera choisir l’ordre que je veux.’ Elle roula de nouveau des yeux, souriant. ‘Tu crois qu’il les classera par couleur ou par taille ?’
‘Mmm, tu ne m’avais pas dit qu’il classait ses syllabi par catégorie ?’
‘Il aimerait bien, mais il n’y connaît rien à ce que j’étudie.’
‘Il te demandera peut-être de les classer toi, par catégories ?’
‘Ouais, j’attends de voir. Mon pari, c’est qu’en désespoir de cause, il les classera par ordre alphabétique.’
‘Par ordre alphabétique des titres ou des auteurs ?’
‘C’est là la question. Si ça se trouve, ce sera par maison d’éditions.’
Pourtant, sans le savoir, Claire courait un risque bien plus élevé que celui de ne pas trouver un ordre pour ses syllabi. Car plus elle parlait, plus elle oubliait cette étiquette qu’elle s’était efforcée de respecter depuis le début de son emménagement. Elle posa sa fourchette trop près du bord de son assiette. Un mouvement brusque, et celle-ci s’écrasa sur le tapis dans un bruit étouffé. Claire ne fit pas attention. Pas plus qu’elle ne fit attention à la vaisselle qu’elle oublia de laver. Non, elle était trop occupée à raconter la façon dont elle avait négocié sa propre étagère dans la bibliothèque ultra-compartimentée d’Alban.
‘Bon, je te laisse,’ dit Lucie. ‘Je dois retourner travailler.’
‘Oui, heu, moi aussi je dois m’y remettre. Beaucoup, beaucoup de boulot.’
Claire se dit alors que quitter son pyjama serait une idée pleine de promesses. Elle avait une tâche, une seule, à remplir avant que Lucie n’arrive : elle devait faire les courses. Mais elle avait le temps. Tellement de temps qu’elle aurait même pu s’écarter du premier plan de sa journée : elle aurait pu cuisiner. Ha ! Ou peut-être pas. Aussitôt qu’elle avait vu le nom de Lucie sur ce calendrier, elle avait décidé que ce serait Alban qui ferait la cuisine.
Car c’était cela, le plan ultime.
En temps normal, Alban rechignait à rendre service à Claire. ‘Ce sont tes affaires, tu pourrais les nettoyer’ disait-il toujours. Et elle répondait, ‘je les nettoierai quand j’estimerai qu’il est temps de le faire’. Deux minutes après, Alban revenait à la charge. ‘Tu ne crois pas qu’il serait temps de les nettoyer maintenant ?’. Cela conduisait toujours à de longues négociations, épuisantes, routinières et tueuses de passion, jusqu’à ce qu’Alban cède. Parfois il nettoyait tout, parfois il ne nettoyait qu’une partie. Parfois il nettoyait mais Claire devait cuisiner. Il y avait toujours un compromis à trouver. Toujours, sauf lorsqu’Alban explosait avant que ladite négociation ne prenne place. Donc aujourd’hui, il devait se mettre en colère. Sinon, ils devraient négocier avant l’arrivée de Lucie. Argumenter, expliquer, implorer. Gagner du terrain ou en perdre. Elle gagnerait, il râlerait. Et c’était fatiguant.
Claire était entrée dans la douche à présent. Lucie ! Que n’y avait-il pas à admirer chez elle ? Pour commencer, elle avait fini ses études. Mieux que cela : elle avait réussi ses examens en première session avec un grade. Des études d’ingénieur de gestion. Elle avait étudié jour et nuit ; à chaque fois que Claire l’appelait, elle était sur ses cours. Mais elle ne s’était pas arrêtée de travailler avec les examens : une fois ses résultats reçus, elle avait postulé sans relâche. Elle avait réussi à trouver un emploi avant la fin de ses vacances. Claire n’avait même pas eu de vacances, occupée à préparer ses examens de passage. Et Lucie, quand on la voyait comme cela, quelle différence ! Elle était grande, elle était blonde, et surtout elle était mince, si mince ! Constamment en train de surveiller son assiette, en régime perpétuel – Claire se pencha alors pour examiner l’aspect de son ventre trop rond, et de ses hanches trop replètes. Elle remarqua que l’eau de la douche ne ruisselait pas uniformément le long de ses formes. Non, elle naviguait entre les creux de sa cellulite. Claire soupira. Si elle pouvait être mince comme Lucie ! Mais elle n’en avait pas la motivation. Elle n’avait pas la détermination qu’elle admirait tant chez son amie.
Mais elle avait Alban, et Alban avait de la détermination pour deux personnes.
C’est pourquoi il fallait que ce soit lui qui cuisine. Peu importe la liste des courses, Alban se débrouillait toujours pour cuisiner quelque chose de bon.
Claire était alors sortie de la douche, s’était dirigée vers la porte d’entrée, résolue à faire ses courses de la façon la plus efficace qu’il soit. Mais en chemin, elle était passée devant le bureau d’Alban. Elle décida alors de faire une petite pause sur l’ordinateur. Elle rapatria sa tasse de café et alluma sur l’interrupteur. Quel était le danger d’une petite pause, après tout ? Elle avait tout le temps du monde.
Et c’est ainsi qu’Alban l’avait retrouvée, six heures plus tard, les yeux rivés sur son écran, et ayant complètement oublié tout : Lucie, Alban, les courses, ou la colère programmée. Au rond de café s’étaient ajoutés la vaisselle dans l’évier, le petit-déjeuner sur la table, la fourchette par terre et les cours étalés en vrac dans tout l’appartement. Cela avait marché du tonnerre. Alban était furieux, et Claire était même un tantinet blessée – juste assez pour qu’il s’excuse.
Maintenant que Lucie était là, l’attitude d’Alban était irréprochable. Il faisait la cuisine, il avait mis la table et il avait nettoyé tout ce qui le dérangeait. Mieux que tout : il se montrait extraordinairement, incroyablement et inhabituellement attentionné. Il souriait. Il avait préparé des kirs. Et Claire, dans sa volonté d’amuser sa meilleure amie, avait décidé de l’entamer la visite guidée de l’appartement, sachant pertinemment bien qu’elle le connaissait par coeur.
‘Commençons par l’entrée. Ici, nous avons… Un placard assorti au mur qui cache… oh, mais c’est un magnifique ! C’est un superbe portemanteau sur fond noir, avec manteaux assortis. Admirez la diversité des catégories de rangement : manteaux d’été, manteaux mi-saison, et manteaux d’hiver. Collectionnés par Alban.’
‘Et tes manteaux à toi, ils sont où ?’
‘Dans la chambre, euh, je crois.’
Elles passèrent au living, qui était divisé en deux parties de même superficie, séparées par une frontière imaginaire dans laquelle Alban ne laissait rien trainer. ‘La salle à manger’ avait alors entrepris Claire, en désignant la partie la plus proche de la cuisine. Elle montra la table rectangulaire au style épuré, et les six chaises assorties. ‘Mobilier Louis XVI, en style Ikéa baroque’
‘Ne critique pas ma table’ dit alors Alban en passant sa tête depuis le passe-plat. ‘Elle est très bien comme elle est.’ Lorsqu’il retourna à sa poêle à frire, Claire se pencha à l’oreille de Lucie et chuchota, ‘il dit ça parce que le rapport longueur-largeur est exactement le même que celui de la table basse du salon’. Et elle reprit, à voix haute, ‘nous continuons la visite avec le salon – attention à la porte’. Elle fit semblant d’entrer dans une autre pièce, et Lucie traversa simplement le mur imaginaire. Trois canapés ivoire étaient disposés en rectangle autour d’une table basse et du fameux tapis crème. ‘Le salon’ dit-elle alors, ‘les canapés et la table basse assortie. Servent aussi de chambre d’amis et de centre de décision politique. Et la bibliothèque’ prononça-t-elle avec un air de pédanterie feint. ‘Le département littérature ancienne – le département littérature moderne – le département culinaire – le département de l’audio-visuel’, jusqu’à ce que Lucie l’interrompe.
‘Tiens, vous avez une nouvelle télé ?’
Sur cette remarque, Alban émergea de la cuisine, un sourire de contentement illuminant son visage. ‘Elle est belle, n’est-ce pas ? Je l’ai achetée juste avant l’emménagement de Claire – un petit cadeau pour son arrivée. Enfin, un cadeau à l’appartement. Et d’ailleurs, tu fais quoi, maintenant, Lucie ?’
Pour ses colères comme pour sa conversation, Alban n’avait jamais été très fort dans les transitions. Claire chercha en vain l’hypothétique lien entre les deux sujets de conversation. Ce fut Lucie qui réagit en premier. ‘J’ai commencé il y a dix jours dans un boite de consultance en Supply Chain.’
‘Ah c’est bien ça, la noble cause de l’augmentation de la marge bénéficiaire des entreprises.’
‘Tu peux parler, toi et tes fonds d’investissement ! Tu rigoles mais la logistique c’est passionnant. Un vrai challenge. Il y a énormément de demande.’
‘Ah oui, mais de plus en plus. Et tu t’occupes des flux de marchandise ou des flux financiers ?’
‘Un peu des deux, et aussi des flux d’information.’
C’est tout ce dont Claire se souvint de cette conversation. Sa capacité de compréhension était restée de l’autre côté de la barrière qui venait d’être créée. Elle les écouta avec un sourire figé, arrêtée net dans son dernier geste. A quoi jouaient-ils ? D’un seul coup, elle réalisa que les choses avaient changé. Pas elle, mais juste les choses. Alban et Lucie avaient arrêtés d’être des étudiants. Elle, par contre, elle était restée gluée dans une vie antérieure, dans un monde révolu. Et tout à coup s’insinua une idée qui ne lui avait jamais traversé l’esprit auparavant. Tout à coup, il lui semblait qu’Alban et Lucie avaient plus de choses en commun qu’Alban et elle ne pourraient jamais en avoir.
Tout le bien qu’elle avait alors voulu à Lucie se métamorphosa insidieusement. Elle la regarda avec une envie dévorante. Lucie et son intelligence. Lucie et sa beauté. Lucie qui portait une petite robe orange, qui mettait en évidence le bronzage de deux mois de vacances ininterrompus. Lucie que tout le monde aimait, enviait, adorait. Lucie qui avait si admirablement réussi là où Claire avait échoué.
Mais cela ne dura qu’un instant.
Quand elles passèrent à table, Lucie et Claire étaient de nouveau les meilleures amies du monde. Alban avait cuisiné des crêpes aux épinards. Claire avait débouché une bouteille de vin. Lucie avait complimenté tout le monde.
‘Tu ne viens plus jamais’ lui reprocha alors Claire.
‘Tu ne m’invites plus jamais’ lui répondit Lucie.
‘Vous rigolez, vous vous voyez tout le temps !’ continua Alban. ‘Vous passez votre vie au téléphone. A chaque fois que je demande à Claire comment s’est passé sa journée, c’est la première chose qu’elle me dit. J’ai eu Lucie au téléphone. C’est presque tous les jours.’
‘Oui mais ce n’est pas pareil’ reprit Claire. ‘On s’appelle mais on ne se voit plus. C’est la première fois qu’on se voit depuis des siècles.’
‘C’est parce que tu n’as pas eu le temps’ dit Lucie. ‘Tu as été occupée avec ton déménagement.’
‘Non, c’est toi qui n’était jamais libre’ répondit Claire. ‘Depuis que tu travailles, il y a toujours quelque chose qui t’occupe. Si ça continue comme ça on ne se verra plus jamais.’
Qui amena l’idée en premier ? Il était devenu clair que de fil en aiguille, Claire et Lucie allaient de moins en moins se voir. Et au moins elles se verraient, au moins elles s’appelleraient. Qu’elles le veuillent ou non, elles étaient en grand danger de perdre le contact : Lucie parce qu’elle était trop occupée par son nouveau travail, et Claire, parce qu’elle était trop occupée à rester dans l’appartement d’Alban. Alban sortait peu de toutes façons, mais il voulait néanmoins apporter des solutions rationnelles aux problèmes les plus sentimentaux.
‘C’est comme les meetings interdépartementaux,’ avait-il dit. ‘Tu sais, ceux qui ont lieu tous les premiers mercredis du mois : si on ne les planifie pas, ils n’ont jamais lieu. Nous devrions nous planifier ces dîners. Tu ne trouves pas ? Claire ? Tu ne trouves pas ?’
‘Si si, c’est une bonne idée,’ avait-elle alors répondu. ‘Sauf pour la partie du meeting interdépartemental.’
‘Mais pourquoi pas ?’ avait reprit Lucie. ‘C’est quelque chose qu’on retient, non ? Les réunions à dates fixes.’
‘A date fixe ? Mais c’est une excellente idée, ça, Lucie !’ s’était enthousiasmé Alban. ‘Un dîner tous les mois alors ?’
‘Oui, tous les mois, c’est très bien’ dit Lucie.
‘Ouais, ben tous les mois, c’est bien aussi’ continua Claire. ‘Mais alors pendant un an au moins, sinon on ne le fera jamais. Pendant un an, tu es invitée à venir manger chez nous tous les mois.’
Alban reprit, au bout d’un court silence, ‘nous sommes le deuxième jeudi du mois. On peut faire ça tous les deuxièmes jeudis du mois.’
‘Pourquoi pas,’ conclut Lucie.
Claire sourit. Douze mois. Douze dîners. Cela lui semblait être une bonne chose. Un plan, une routine, une ancre. Une certitude dans un futur incertain. Douze dîners, et douze occasions pour Alban de faire la cuisine.